“Comment les bibliothécaires ont tué la BU”

Dans un billet paru le 2 janvier dans The Chronicle of Higher Education (Etats-Unis), Brian T. Sullivan (bibliothécaire-formateur, Alfred University) propose un diagnostic assez pessimiste [update: et satirique, cf. comment from Marlène] sur l’état des BU dans son pays (dans le monde?): Death by Irony: How Librarians Killed the Academic Library:

  • Argument 1: les collections de livres papier sont obsolètes: presque tous les ouvrages dans le monde sont numérisés et consultables en ligne. Commentaire: il exagère un peu ;-). Si tous les bouquins dont a besoin une université étaient en effet disponibles en ligne, ça se saurait. Par ailleurs, il passe un peu vite sur les difficultés que les BU rencontrent dans les négociations avec les éditeurs/fournisseurs (prix, contraintes techniques, DRM, etc.).
  • Argument 2: la formation des utilisateurs n’est plus nécessaire. Afin de rester dans la course, par rapport aux moteurs de recherche généralistes, les fournisseurs de bases de données académiques proposent désormais des outils plus intuitifs et plus simples à utiliser. La plupart des autres questions que les étudiants se poseraient peuvent être traitées par les profs et leurs assistants ou par l’équipe informatique. Commentaire: c’est vrai que les bdd sont de plus en plus faciles à utiliser. Mais il ne faut pas oublier celles et ceux qui éprouvent néanmoins des difficulés: les étudiants ne sont pas tous égaux devant cet usage… (Je laisse aux bibliothécaires/formateurs le soin de commenter cet argument plus en profondeur.)
  • Argument 3: la maîtrise de l’information (information literacy) est désormais largement intégrée dans les cours eux-mêmes et prise en charge par les profs et leurs assistants: pour Sullivan, c’est clairement de la faute, si on peut dire, des bibliothécaires, qui ont perdu la foi dans leur capacité à transmettre ces connaissances. En soutenant fortement cette intégration dans les cours, les bibliothécaires se sont en quelque sorte court-circuités… Commentaire: difficile de ne pas être d’accord, mais quel autre choix avaient-ils?
  • Argument 4: la prédominance est désormais accordée aux départements info-techniques. Le développement des collections n’est plus qu’une question de renouvellement d’abonnements. La catalo est externalisée auprès des fournisseurs. Commentaire: pour ce qui est de la gestion des collections, voir ici: c’est tout de même un peu plus compliqué que ce que Sullivan pense. Pour le reste, que peut-on dire? La plupart des bibliothécaires ont eu peur ou ont toujours peur de la “technologie”, donc il ne faut pas s’étonner…
  • Argument 5: les services de référence ont disparu – remplacés par des moteurs de recherche ou des outils basés sur la technologie des réseaux sociaux moins coûteux. De nouveau, selon Sullivan, ce sont les bibliothécaires qui ont engagé le processus en désinvestissant la fonction jusqu’à ce qu’elle soit prise en charge par des non-bibliothécaires, peu formés. Commentaire: ce n’est certainement pas le cas partout, bien sûr, mais la tendance décrite ici est tout de même évidente: et nous n’avons pas encore collectivement pris conscience de l’enjeu, à savoir que si nous ne transformons pas dès aujourd’hui le “service public” (accueil, aide à la recherche, bureau de référence, etc.) en une arme d’information/communication massive, il ne restera pas grand-chose à ramasser… Mais pour ça, il faut tailler dans le vif et à la hache.
  • Argument 6: pour certains administrateurs, le coût de la plus-value apportée par la bibliothéconomie moderne ne serait plus justifiable. Pour Sullivan, ce sont encore les bibliothécaires qui, en “adoptant” Wikipedia et Google Scholar, ont prouvé que les BU traditionnelles étaient finalement un luxe. Commentaire: c’est tout de même un peu plus compliqué. Il faut vraiment que les administrateurs en question soient un peu naïfs pour croire que la disponibilité et la “gratuité” de ces outils peuvent à elles seules rendre inutile tout le travail pris en charge par les BU – réduire les coûts, je suis d’accord, mais alors traquons les “grosses” dépenses directes ou indirectes: bdd redondantes, packages de revues obèses, coût des SIGB, coût salarial (moins de bibliothécaires mais plus performants, une meilleure gestion/organisation), etc. Bref, ayons aussi le courage d’aborder les questions qui fâchent…

8 Réponses to ““Comment les bibliothécaires ont tué la BU””

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